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vendredi 28 septembre 2012

Ce que le jour doit à la nuit : tout. Ce que le cinéma doit à Arcady: rien

Monologue



Alors voilà. J’avais décidé de ne pas aimer le dernier film d’Alexandre Arcady. Du coup, je me suis mangé la brique de Yasmina Khadra avant de me farcir l’adaptation qu’en a faite Mister remake. Et bien, ça n’a pas raté. Je n’ai pas aimé. Enfin si. Enfin non. Enfin voilà quoi. Une chose est sûre, ce n’était pas l’idée du siècle de s’avaler le pavé made in Algérie française quelques jours avant de visionner le film. Trop fraîche encore, la prose généreuse du George Sand algérien pour laisser la place aux gros sabots du pied noir français. Trop vive, l’histoire haletante d’un amour impossible de septante ans pour admettre qu’on la concise, spectacularise, rabougrise pour les besoins de la cause, c’est-à-dire de la prod’. Alors, bien sûr, Arcady le répète à qui veut l’entendre (pas moi), c’était pas évident de faire entrer quatre cents pages dans deux heures et demie. Mais j’ai envie de dire : FALLAIT Y PENSER AVANT.



Le problème, c’est qu’Alexandre il n’y avait pas vraiment pensé. En visite sur un tournage au Maroc en 2008, le réalisateur entend parler de (non, rendons lui justice, il lit un article sur) le dernier chef d’œuvre de Yasmina Khadra, Ce que le jour doit à la nuit. Comme les précédents bouquins de Khadra, le roman est un succès, traduit dans une trentaine de langues, écoulé à des centaines de milliers d’exemplaires. Parce que, comme ses précédents bouquins, ça parle d’amour et de dialogue de sourds entre cultures différentes. Mais cette fois, Khadra s’attaque à ce qu’il connaît le mieux : le drame franco-algérien, l'histoire d'amour impossible entre la France et l'Algérie. Et fatalement, l’Algérie française, c’est le grand dada de l’autre pied noir. Donc, ni une, ni deux, il se dit que ça serait chouette de l’adapter pour le cinéma. Donc, il se met à la lecture et allez comprendre pourquoi il décide que ça ferait un chouette film, voire une chouette série télévisée. Et bien non. Ou alors juste pour le coup du feuilleton télé le dimanche soir sur TF1. En trois ou quatre épisodes, couvrant trois ou quatre heures au total, le téléfilm peut s’offrir plus de temps, plus de respiration.

Parce que de la respiration, il en manque, le film d’Arcady. Ca démarre sur les chapeaux de roues, ça fait beaucoup de bruit tout de suite, ça dérape au virage, ça fume.



Tout commence par l’incendie du champ du père de Younès par le caïd de son bled. Des mois de travail anéantis. Une vie qui s’écroule. Un homme au courage herculéen, à la foi butée, vacille, erre parmi les cendres de sa survie, mais ne tombe pas. Plus pauvre qu’un grec, il doit bien vendre sa terre brûlée au caïd et tenter sa chance en ville. Il y traîne donc sa famille à pattes, puisqu’ils ne sont déjà plus que des animaux. La banlieue d’Oran où ils échouent le leur apprendra bien. Là, dans une pièce misérable infestant la peste et l’urine, se recroquevillent la mère et les enfants Younès et Zahra, en attendant que le père revienne le soir, harassé d’avoir bossé comme un âne pour même pas avoir de quoi nourrir sa famille. Mais il persévère, Issa, convaincu qu’Allah finira bien par récompenser ses efforts. Mais Allah veut pas. Et la misère le contraint à placer son fils de dix ans chez son frère pharmacien pour lui laisser au moins une chance dans la vie, vu qu’il ne peut plus la lui assurer lui-même. Après l’abandon des terres familiales, l’abandon du fils, incommensurable échec pour cet homme trop fier, qui ne s’en remettra d’ailleurs jamais. Fin du volet Younès. Début de Jonas. Rebaptisé plus proprement, Younès goûte enfin à la lumière du jour, gâté par son oncle Mohammed et sa femme Germaine. Il va à l’école, se fait des amis, culbute une couguar, poursuit des études de pharmacie, oublie sa petite famille, fréquente la bonne société, comprenez la société française. Et puis, bien sûr, il tombe amoureux. Emilie, qu’elle s’appelle. Bien sûr, c’est la plus belle. Et là c’est le drame. Emilie l’aime aussi. Débute une loooooooooooooongue histoire d’amour possible mais impossible. Pour des raisons obscures et idiotes (ouais, bon la couguar s’avère être la mère d’Emilie, mais encore ?), Jonas refuse de s’autoriser ce bonheur et va prendre un malin déplaisir à repousser les avances de son aimée, laquelle, courtisée à tout va, se lassera de cette inaction atavique dans les bras de ses copains. Jonas ne parvient pour autant pas à l’oublier et l’autre allumeuse ne se gêne pas pour lui faire comprendre qu’il lui plaît toujours. Mais rien à faire. Jonas bouge pas. Il souffre mais il bouge pas. Pareil pour la guerre d’Algérie qui se déroule en parallèle de l’histoire d’égéries. En tant qu’Algérien, Jonas devrait se bouger le cul pour que toutes les oppressions dont il a été témoin soient enfin balayées et que son peuple reprenne ses droits. Mais rien. Il y est sensible mais il ne fait rien, cristallisant là aussi le mépris des vrais acteurs de leur vie, les combattants de l’Algérie libre. De même, Emilie finit par mépriser ce garçon beau comme un dieu qui n’est pas capable de dompter son destin. Jonas en tant qu’allégorie de l’inertie. C’est cela que raconte le livre. C’est l’histoire d’une moule qui s’effrite. (Garbo laughs)

Yasmina Khadra, ou l'officier algérien qui prit un nom de pilule contraceptive pour échapper à la censure

C’est l’histoire qu’aurait dû montrer le film d’Alexandre Arcady. Mais nenni. A la place des belles images sorties d’un clip de l’Office du tourisme algérien, une lumière magnifique, des paysages à se damner, des acteurs beaux, de la violence aseptisée, de la pauvreté de supermarché et des larmes à gogo. Bienvenue à Pariwood. Démonstration de gros moyens au service d’un récit sentimentalo-historique rendu ridicule par la grandiloquence convoquée. Voilà ce que j’ai vu. Alors, oui, Yasmina Khadra pèche aussi par grandiloquence à certaines entournures de phrases. Comme beaucoup d’écrivains, il se regarde écrire. Mieux, il s’écoute écrire. Mais ce qui sauve du ridicule l’ancien officier algérien, c’est justement la subtilité du propos et la manière d’amener les choses, de les faire comprendre, de les suggérer, bref la finesse. Or, visiblement, le réalisateur du Grand Pardon en est dépourvu. Chez lui, c’est que du lourd.

A commencer par le casting : Fellag, Anne Consigny, Vincent Perez, Anne Parillaud, et les deux tourtereaux, Nora Arnezeder (future Angélique Marquise des Anges) et bien sûr le sublimissime Fu’ad Aït Aattou, l’atout principal du film pour les âmes mateuses. Le mannequin franco-berbère avait enflammé la croisette cannoise en 2007 grâce à Catherine Breillat qui lui avait offert l’affiche de son film Une Vieille Maîtresse avec Asia Argento. 

Fu'ad Aït Aattou, en dandy Ryno de Marigny chez Breillat
Déjà, le mec qui tombe toutes les nanas

Entre les deux adaptations en costumes, Fu'ad, il a fait du mannequinat, et surtout il a fait ÇA :


Alors, oui, c’est vrai, Khadra répète à l’envi que son héros est beau, donc pas le choix, fallait prendre un beau gosse. Et dans le genre beau gosse du Maghreb, on fait pas mieux que Fu’ad, et sa gueule d’ « ange brun ». Seule réserve, les tablettes de chocolat. On va pas dire que ça nous a dérangé mais quand même il a fallu réprimer un petit sourire quand il sort de la mer façon Daniel Craig. Allez savoir pourquoi, à ce moment-là, on n’y croit plus trop à l’Algérie des années ‘50. Et que dire du jeune acteur censé incarner Younès à dix ans… on n’y croit plus du tout. Là où l’écrivain décrivait un « garçonnet malingre et solitaire, à peine éclos et déjà fané, portant mes dix ans comme autant de fardeaux. », j’ai vu un gamin pétant la forme, qu’il a plutôt ronde, et qui aime manifestement trop les loukoums. Dommage, surtout que l’effort de casting était très juste pour le reste de la bande de copains. On sent la cohérence dans le choix des acteurs campant Fabrice, Jean-Christophe et Simon jeunes et vieux.

La bande de copains, à dix ans et à vingt ans, une des réussites du film
Le garçonnet malingre et solitaire, version Arcady

Si j’ai souri quand Jonas sort de l’eau, je vous dis pas le fou rire quand le fils de Simon, Michel, apparaît à la fin du film, au moment où Jonas le rejoint du bout de ses septante ans pour l’enterrement d’Emilie. Tenez-vous bien, ......c’est le même acteur o_O ! Donc, Michel, le fils de Simon et Emilie accueille Jonas bras grands ouverts et lui sort "Oui, je sais, il paraît que je suis le portrait craché de mon père.", ou quelque chose de ce mauvais goût. Inutile de dire que cela ne figure pas dans le bouquin. Enfin, à part que Jonas croit "voir un revenant". J'imagine Arcady lisant ça et s'écriant mais bon dieu c'est bien sûr, il nous faut le même acteur !!  Y a des choses, comme ça, que je comprends pas. Vu les têtes de gondoles dont bénéficie le film, on me fera pas croire qu’il n’y avait pas de budget pour engager un autre acteur. Vu le travail de casting formidable pour trouver les gosses ressemblants aux personnages adultes, on ne me fera pas croire qu'il était impossible de trouver un autre acteur "trapu et bedonnant, court sur ses jambes retorses, le front dégarni".

Simon, le père
Michel, le fils
Michel Simon, le plus bel acteur français de tous les temps (je me comprends)


Le revoilà, le ridicule de l’Arcadie. Plein pot. Il virevolte autour de Simon/Michel et explose dans le cimetière, où décidément le réalisateur a décidé de ne rien nous épargner et de commettre l’irréparable. Dans le livre, Jonas se recueille sur la tombe d’Emilie, toujours autant tracassé par les souvenirs. Puis il s’en va rejoindre ses vieux poteaux pour parler du bon vieux temps colonial. Dans le film, Jonas se recueille, essoufflé par son grand âge, sur la tombe d’Emilie. Et je vous le donne en mille. Qu’est-ce qu’Arcady lui fait dire ? Hein ?!? Qu’est-ce qu’il se croit obligé de nous expliquer, des fois qu’on aurait rien capté à l’histoire ? JE T’AIME EMILIE. Ben oui, voilà. On y va à la grosse louche, on étale les sentiments à la surface, on fait dans la romance bon marché. Mais surtout, on explique. Encore et toujours. Surtout pas d’implicite, ça risquerait de paumer le spectateur. C’est sûrement dans cette noble intention qu’Arcady s’est aussi fendu d’une référence littéraire pour mieux dépeindre le personnage de Jonas. Notre zéro se pointe à la librairie où travaille Emilie, dans l’énième espoir de parvenir à lui expliquer son nœud de sentiments, comme nous l’explique la voix off maladroite. Devant l’échec de la mission, Emilie l’envoie bouler avec un livre, Le Cheval blanc, d’Elsa Triolet en lui disant droit dans les yeux : « C’est l’histoire d’un homme dont tout le monde tombe amoureux mais qui est incapable d'aimer ». Vous avez saisi le message ? Tellement important, d’ailleurs, qu’il se retrouve dans la bande-annonce, preuve que pour l’ami Alexandre c’est une des trouvailles géniales du film. Pourtant...

Pourtant, tant qu’à faire dans la référence littéraire, pourquoi ne pas rappeler La Question d’Henri Alleg ? La torture pendant la guerre d’Algérie, c’est tout chaud aussi! En plus, c’est vaguement évoqué dans deux épisodes de l’œuvre de Khadra. Bien sûr, rien n’est dit pour l’oncle, on sait juste qu’après avoir passé une nuit en prison il est relâché. C’est un Mohammed en miettes qui revient à la maison, n’ayant pas supporté l’interrogatoire et ayant sans doute dénoncé ses petits copains militants du FLN. Plus tard, c’est Jonas qui fricote contre son gré avec l’OAS et se fait coffrer par la police, taper dessus, puis relâcher. Rien de tout cela dans le film. Cette violence-là n’existe pas.

On me dira qu’il a le droit et que c’est justement le jeu de l’adaptation. Vrai. Il est louable que le réalisateur n’ait pas décidé de coller bêtement à l’histoire de l’écrivain et ait tenté de s’en détacher, d'y insuffler ses propres idées. Mais les changements opérés sont pour la plupart discutables. Ils se tiennent, en soi, et le spectateur qui n’a pas lu Khadra passera peut-être un bon moment. Cependant, à comparer, les modifications n’apportent rien. Pourquoi faire autrement quand on ne sait pas faire mieux ? Une adaptation pareille n’a que peu d’intérêt, si ce n’est épargner une dizaine d’heures aux lecteurs récalcitrants en leur servant une soupe épaisse moins digeste finalement que l’harira initiale.

Ce genre d’adaptation ne m’intéresse pas. Je lui préfère mille fois l'auteur qui ose apposer sa propre marque, faire quelque chose de fondamentalement différent ; conserve l’esprit originel de l’œuvre mais en propose une autre traduction. André Delvaux, par exemple, a basé l’essentiel de sa filmographie sur l’adaptation de livres. Mais chacun de ces films porte sa griffe. Rendez-vous à Bray, c’est Le Roi Cophetua de Julien Gracq auquel le réalisateur belge a donné une seconde vie sur pellicule. Gracq lui-même reconnaîtra que «nous avons affaire à un cinéma d’auteur, inspiré d’une littérature d’auteur ». Je ne crois pas que Yasmina Khadra puisse en dire autant à Alexandre Arcady. Ce qu’Arcady doit à Khadra : des fleurs. Ce que Khadra doit à Arcady : des claques.

Quoique. L'écrivain au caractère bien trempé lui a tout de même laissé mener sa barque jusqu'au bide. Alors qu'il n'a pas hésité à retirer ses droits à l'adaptation de son autre gros succès, L'Attentat, par Hollywood. Estimant que le scénariste (du Roi d'Ecosse notamment) ne respectait pas son oeuvre, il a refilé le bébé à un réalisateur libanais. Le film sortira début 2013. Inutile de vous dire que la chose risque d'être autrement plus bandante que ce film-ci, surtout maintenant qu'elle a échappé à la main mise hollywoodienne... Rendez-vous après, comme dirait l'autre.

Marie I

dimanche 16 septembre 2012

Cherchez Hortense, cherchez l'aigreur, bref cherchez qui vous voudrez.

Monologue

Alors, voilà. Soirée pantouflarde dominicale en perspective. Bien calée devant mon ordi pour taper cette critique à laquelle je promets de m’atteler depuis trop longtemps. Bien calée devant le téléviseur en parallèle pour mater en stoemelings The Departed sur TF1 afin de ne pas totalement perdre ma soirée. Ponctuelle comme je ne peux l’être qu’avec mes rancards cinématographiques, je me chope les publicités beaufs, suivies de la météo gay et chauve d’un costar cravate fleuri trop affable. Et là, BAM, une annonce pour Le Bonheur des Dupré, une comédie franco-française abrutissante de bons sentiments et de gags pas drôles dont la minute de lancement m’assomme sur le champ. Je chancèle. Et puis, re-BAM, la cravate chauve nous souhaite une bonne soirée avec La Septième compagnie, en hommage à feu Cordier père. Exit donc The Departed, changement de programme de dernière minute pour cause de nullité nationale. Je décède.


Ce genre de dégueulasserie popopulo, ça me rappelle pourquoi il faut des films comme Cherchez Hortense: pour relever un peu le niveau de la production française qui a tendance à trop souvent se vautrer dans la veulerie vaudevillesque gros public. Les amateurs du genre me rétorqueront sans doute que ouais mais Hortense pèche par excès de boboïtude parigote, tout aussi clichée que son pendant Ch’ti. Pas faux. Mais une chose est de téléguider des poncifs protagonistes, une autre est d’en faire un film cliché. Faux pas. Que Pascal Bonitzer évite avec bonheur. Malgré cela, les vomisseurs de bobos risquent d'avoir du mal...

Le couple formé par Iva (Kristin Scott Thomas) et Damien (Jean-Pierre Bacri) campe le modèle standard de la famille bobo parisienne. Madame est metteuse en scène, rentre tard car elle est occupée à monter une pièce de Tchekhov, fume trop et se fait draguer par son jeune acteur pas moche. Monsieur est professeur de culture asiatique, lit Le Monde, se fait draguer par une jeune plongeuse pas moche (Isabelle Carré) et est accessoirement descendant de Conseiller d’Etat (Claude Rich). Of course, ils ne sont pas mariés. Et of course, ils ont un moutard binoclard « qui a lu le Petit Prince à 6 ans », comme raclerait Renaud, et qui parle intelligent à 12 ans. Voilà pour les personnages.

Leur histoire est simple, voire banale, c’est-à-dire prise de tête existentielle en langage delermien. Des amis d’Iva demandent à Damien un service : demander un service à son père. Ca a l’air de rien mais c’est pas évident de quémander au Conseiller d’Etat de passer un coup de fil qui pourrait sauver la mise à une immigrée balkanique. Damien râle, hésite, tente vaguement d’avoir une conversation avec son insupportable géniteur mais rien n’y fait. Cela ne l’empêche pas de passer pour un héros quelques quiproquos plus loin et en même temps de voir sa vie se disloquer. 

Zou, la bande-annonce officielle pour ceux que ça intéresse... 


De rebondissement en rebondissement, Damien persévère dans une lâcheté matinée de procrastination. De plus en plus fripé, il traîne ses désabus aux coins de Paris, au bistrot des copains, au resto japonais, au Conseil d’Etat, dans son appartement branché où il doit bien sauver la face devant une progéniture en mal de mère. C’est toute la beauté du personnage de Bacri. Un homme lucide de ses faiblesses voudrait se laisser glisser ; se laisse d’ailleurs glisser, balade sa torpeur au gré de ses mauvaises humeurs (Bacri, quoi), mais remonte tout de même à la surface tous les soirs pour assurer son rôle de père, nourrir son gamin, lui faire répéter ses leçons, éteindre sa lampe de chevet et l’engueuler de temps en temps pour la forme.

La presse est unanime sur un point. Bacri est magnifique. Il endosse la parka râpée de Damien avec une justesse épatante. Alors, forcément, on dira que le mec à Jaoui se cantonne toujours au répertoire du sale type bougon. Peut-être. Mais il faut lui reconnaître une sélectivité de qualité dans les rôles qu’il accepte et si c’est souvent dans le même registre, il faut reconnaître qu’il y excelle. Et puis, ici, Bonitzer lui offre un rôle en or. Le personnage de Damien passe par tous les états d’esprit et permet à Bacri de faire étalage d’une palette d’émotions plus large qu’il n’y paraît au premier abord. On a droit à Damien l’irascible, Damien papa cool, Damien papa inquiet, Damien cocu, Damien angoissé, Damien intrigué, Damien timide, Damien lâche, Damien courageux, Damien fils indigne, Damien amoureux, Damien digne, Damien pathétique, etc. Mine de rien, Pascal Bonitzer donne à voir un transit intérieur via moult situations plus ou moins cocasses qui s’entrecroisent de façon plus ou moins cocasse, le tout ficelé de main de maître (pour une fois qu’on n’a pas que des scènes prétextes à gags grossiers, ça fait plaisir). Au milieu de ce capharnaüm, Bacri rayonne.




Il n’est pas le seul. Claude Rich est excellentissime en tante paternelle hautaine, volage, volatile, orgueilleuse, bref imbuvable. Isabelle Carré et Kristin Scott Thomas sont toutes les deux étincelantes, comme autant de contrepoints à la déchéance physique de l’ami Jean-Pierre.

Le film tient beaucoup par ses acteurs. Leur jeu est juste parce que les dialogues sont justes. Les dialogues sont justes parce que les personnages sont consistants. Bonitzer ausculte l’humanité version VIe arrondissement avec une finesse savoureuse, même s’il surfe parfois maladroitement sur la bien-pensance gaucho. Sa mise en scène n’est pas remarquable mais elle a le mérite d’être efficace. L’ouverture en mise en abyme méta-filmique est assez délectable, même si déjà vue. Le happy end de fin m’est par contre plus resté en travers de la gorge. Mais c’est une question de goût.

Reste le titre, mystérieux à souhait, compréhensible qu’après vision du film. J’aime ces titres fantomatiques qui hantent les films et se révèlent au détour d’un plan, lorsque la garde du spectateur est baissée. Alors s’élève le « Haaaa » satisfait de l’avidité repue. Jouissance supplémentaire ici car d’après Les Inrocks, le titre fait référence au poème H, de Rimbaud, ode à la masturbation qui se termine par cette phrase « Trouvez Hortense ». Bien des gloseurs se sont cassé les dents sur cette mystérieuse Hortense. Chez Bonitzer, c’est plus simple mais tout aussi surprenant. Il faut aller voir ce film. En attendant, je vous laisse méditer sur les sages paroles de l’onaniste Rimbaud…

Toutes les monstruosités violent les gestes atroces d'Hortense. Sa solitude est la mécanique érotique, sa lassitude, la dynamique amoureuse. Sous la surveillance d'une enfance, elle a été, à des époques nombreuses, l'ardente hygiène des races. Sa porte est ouverte à la misère. Là, la moralité des êtres actuels se décorpore en sa passion ou en son action. - O terrible frisson des amours novices sur le sol sanglant et par l'hydrogène clarteux ! trouvez Hortense.

Marie I

vendredi 7 septembre 2012

Snow White and the Huntsman. L'histoire avec une grande hache de Bella and Thor.

Monologue




Je ne voulais pas le voir. Mais voilà, ma volonté est aussi malléable qu’une hache dans les mains de Chris Hemsworth. Comprenez : très. Et je l’ai regretté autant que le méchant frère aryen qui tombe entre les mains de Chris Hemsworth. Comprenez : à mort. C’est que Snow White and The Huntsman hésite entre l’héroïc fantasy façon face de Hobbits et le merveilleux niais façon Disney décomplexé. Résultat peu probant, si vous voulez mon avis (et si vous le voulez pas, c’est pareil).




Bon, je vous passe le pitch. Il était deux fois (quelques semaines avant, les inconditionnels du conte des Grimm Bros s’étaient déjà farci le kitchouille Mirror Mirror de Singh) une « enfant au teint blanc comme la neige, aux lèvres rouges comme le sang et aux cheveux noirs comme le bois d’ébène » qui se coltinait une marâtre pas marrante. Le parallèle avec le film de Singh s’arrête là. Parce que Rupert Sanders, il fait plutôt dans l’adaptation libre. Donc, voilà notre Blanche-Neige qui s’échappe le jour de sa majorité de la tour où l’avait enfermée la mégère pas apprivoisée. Coup de pot, un cheval blanc l'attend sagement au bord d'une falaise (la vie est trop bien faite parfois). Elle échappe du coup aussi à l’arrachage de cœur sans anesthésie générale auquel la dite mégère la destinait. La reine mère est aussi vieille que SAR Elisabeth II, aussi a-t-elle besoin de chair fraîche pour renouveler son taux de vitamines B12. Et comme à l’époque, y avait pas encore la Nivéa, ben elle aspire la jeunesse des demoiselles en pleurs pour rester la plus belle du royaume. Le hic, c’est que le Mirror Mirror on the wall (foutrement bien fait, pour le coup) lui prédit que sa garce de belle-fille porte trop bien son titre. Seule solution : la crever et lui prendre le cœur. Facile. Sauf que donc, la demoiselle s’est fait la malle et qu’il faut la courser. Difficile. C’est une mission de choix pour le frère endimanché dont le coiffeur a un sérieux sens de l’humour. Playmoboy charge le fameux chasseur de retrouver la donzelle en fuite dans la forêt enchantée, que jamais personne en est revenu vivant à part justement cet ivrogne de chasseur. Bingo. Mais notre trappeur trapu se prend d’amitié (pour dire les choses proprement) pour la princesse. Moins bingo. Il va la sauver et l’amener chez les partisans de feu son père le roi. Là, elle pourra enfin lever une armée et récupérer son royaume.

Allez, hop, trailer !
                                        


On est évidemment loin de l’autre dinde qui jouait l’aide ménagère chez les sept gnomes chantants. Ici, Evan Daugherty (le screenwriter in chief) nous la réinvente Princesse Jeanne d’Arc. Sous la robe royale, le pantalon. Sous le joli minois, la guerrière. Le tout, rehaussé de la musculature taurine de Chris Hemsworth (Thor, c’était lui) qui campe un chasseur transformé en veuf éploré, donc alcoolique suivant la pure tradition cliché hollywoodienne. Côté œstrogène, on a le prince charmant, rétrogradé en petit duc, genre de fils naturel de Legolas et Robin des Bois. Sam Claflin, c’est un peu Orlando Bloom à qui on aurait enfin arraché sa maudite perruque blonde: un Charming plein de remords et d’adresse à l’arc à flèches. 
Que les amateurs d’accessoires ridicules se rassurent, il y a tout de même eu du budget perruque, entièrement dévolu au vilain frère (dans tous les sens du terme) de la reine. Le personnage made in Daugherty tient de la pute à frange machiavélique, bien laid et dégueulasse comme il sied à un méchant de conte défait. Et Sam Spruell l’incarne de manière très convaincante, notamment parce qu’il a la tête de l’emploi. Mais pas que. Il joue bien aussi. Tout comme Charlize Theron, magnifique reine de glace, à l’hystérie pas toujours crédible mais à la majesté indéniable. Et puis, qu’est-ce qu’elle est belle ! Et le film le lui rend bien. 

Oncle Finn
Avec les cheveux mouillés, c'est encore plus cocasse.
On a du mal à croire qu'ils sont frère et soeur
Niveau scénar, on a tenté de donner un peu plus de consistance à son personnage, en l’affublant du frère Finn entièrement dévoué à sa cause depuis des années (avec le zeste de soupçon incestueux, juste comme il faut) et en développant un chouia l’histoire de son pouvoir. Le chouia tombe malheureusement comme un cheveu dans la soupe, trop fugacement exploité dans un flash-back über court censé nous montrer en deux secondes le pourquoi du comment. On comprend vaguement que le pouvoir qu’elle tire de sa beauté sert un destin de vengeance mais on reste sur sa faim à ce niveau-là. Le flash-back susmentionné est d’ailleurs tellement éphémère qu’il doit y avoir de la producer cut derrière. Dommage. 

Reste qu’au niveau de la réalisation et des costumes, Charlize Theron est vachement gâtée. Scènes et robes somptueuses, que demander de plus ? Alors que l’héroïne, elle, se tape de la cellule préhistorique, de la cavalcade crade, de la danse folklo avec des nabots et de l’armure roi Arthur avec bataille à la clé. 
Pour porter ce rôle de Xéna mélancolique, le directeur de casting n’a rien trouvé de mieux que de nous infliger la maîtresse es melancholia, j’ai nommé Kristen Steward, qui nous retire sa tronche Twilight de « Pas ce soir, chéri ». Crise cardiaque garantie quand elle sourit aux deux-trois moments détente du film, notamment quand elle se balade extatique dans la putain de forêt enchantée qui grouille de gentils papillons, de gentils lutins et d’animaux gentils tout droit sortis des studios Disney. Sa mono-expressivité faciale replonge donc dans l’épisode « Fascination » de la saga vampiricomique, avec Thor et Duke Charming dans les rôles du loup-garou et du vampire.

Fascination
Tentation
Hésitation
C’est une des autres trouvailles scénaristiques, le re-plan à trois pour Kristen Steward. Avec le personnage de Finn, les nains punks et la fin un peu ouverte, le triangle amoureux entre Blanche-Neige, le chasseur et le presque prince charmant rend intéressante une histoire pas toujours très bien ficelée, voire assez inégale. La course poursuite n’est pas des plus palpitantes mais les scènes de la méchante reine sont plutôt réussies, clairement plus que les scènes d’action, hormis la bataille finale, où la veine héroïc fantasy trouve une place de choix.

Dwarfs rock!
Le truc cool, c’est les décors et les costumes. Et de manière générale, l’esthétique du film. On sent la formation de directeur de la photographie du vieux Sanders, dont c’est le premier film en tant que réalisateur de fiction. Si le film mérite d’être vu, c’est absolument au cinéma parce que sur votre pauvre télé de 50 cm, vous risquez de pas trop apprécier l’effort. Un seul regret : qu’il n’ait pas noirci plus le tableau.

Le truc pas cool, c’est le larmoiement abusif. Je ne sais pas combien de gouttes on leur a versé dans les yeux mais les acteurs ont l’œil mouillé en permanence. Ajoutez à cela une musique de fosse grandiloquente aux entournures stratégiques de l’histoire et les toilettes c’est par là. Le film pèche par le pathos. On se croirait presque dans un mélodrame québecquois tire-larmes à tire-larigot. Ca en devient très vite énervant, si bien que la forêt enchantée apparaît au moins comme une pause salvatrice dans ce micmac de sentiments pleurnichards. L’humidité oculaire trouve évidemment un point d’orgue dans le happy end en gros sabots. La boucle est bouclée. Ou presque. Par son côté happy hunt, la fin laisse pendante la résolution amoureuse. Et c’est très bien comme ça. 

Marie I